La première fois que j’ai rencontré Sylvia, je ne savais pas encore quel parcours nous allions faire ensemble. Elle m’a contactée parce qu’elle souhaitait écrire un livre racontant son histoire et abordant le décès de son fils adolescent. Je l’ai reçue à mon domicile à sa demande, comme cela arrive parfois, même si je privilégie généralement le fait de me déplacer chez mes clients. J’ai tout de suite été frappée par la douceur qui émanait d’elle ; malgré le sujet qu’elle venait aborder, c’était réellement une personne lumineuse.

Rapidement au cours de ce premier rendez-vous, nous évoquons ensemble son parcours de vie, ce qu’elle attend de la biographie. Nous planifions une façon de travailler, un calendrier, l’objectif de Sylvia, qui est la publication de son livre en autoédition. S’ensuivent plusieurs rencontres d’une à deux heures chacune. Tout est fluide, son histoire se déroule au rythme qu’elle choisit, accompagnée par mes questions, mes prises de notes et mon dictaphone. Le contact entre nous est très bon, et les rendez-vous se prolongent souvent par des discussions agréables. Son histoire se déroule encore et arrivent la maladie, les doutes, la bataille pour ne pas perdre son enfant. Bien sûr nous en connaissons toutes les deux déjà l’issue terrible.

Puis arrive le jour du rendez-vous le plus crucial, celui où elle doit me raconter le moment où son fils est parti. Elle l’appréhende ce jour, elle me l’a dit, elle a passé du temps à s’y préparer et à rassembler ses idées, ce qu’elle avait à dire. Moi aussi à vrai dire, j’ai passé du temps à m’y préparer. Ce n’est pas la première fois que je me trouve confrontée à un récit de ce type, mais ce n’est jamais quelque chose que je parviens à accueillir de façon neutre. Mais est-ce que c’est seulement souhaitable ? Les minutes coulent comme les mots. Si habituellement je pose des questions et rebondis, aujourd’hui je suis muette, d’ailleurs mes paroles ne sont pas nécessaires, tant celles de Sylvia se pressent hors d’elle. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas parlé de ce moment, et surtout pas de façon aussi intime et détaillée. Tandis qu’elle raconte qu’aux derniers instants de son fils, elle s’allonge près de lui dans son lit d’hôpital, le prend dans ses bras pour lui raconter une histoire comme lorsqu’il était petit, je me fige et suspends mon souffle, moi qui chaque soir raconte une histoire à ma fille de quatre ans avant qu’elle s’endorme. Je suis à la fois clouée à ma table avec l’envie de verser quelques larmes d’empathie, saisie par la lumière qui continue d’émaner de Sylvia alors qu’elle me raconte le pire moment de sa vie et liée par le fait que je dois rester à ma juste place. Ce n’est ni celle d’une amie ni celle d’une psychologue, il m’est nécessaire de conserver la réserve appropriée d’une professionnelle, pourtant ça ne peut pas non plus être la distance froide d’une étrangère sans empathie. Alors j’écoute sans réserve, avec toute la douceur et la pudeur dont je suis moi-même capable, consciente que, malgré la difficulté, ce moment suspendu est un cadeau qui m’est fait.

Quelques rendez-vous et quelques mois plus tard, lorsque nous finalisons le manuscrit, Sylvia revient me rendre visite pour peaufiner quelques points de détail. C’est un rendez-vous plus court et plus léger, ce sont les vacances scolaires, je la préviens que ma fille sera présente à la maison, elle n’y voit aucun inconvénient. Pendant que nous discutons, ma fille joue, papillonne, fait un dessin à Sylvia qui, à ma grande surprise, lui a apporté un petit bracelet qu’elle a fabriqué pour elle, et qu’un an après, ma fille porte toujours très souvent. C’est une jolie transmission. Après un an d’entretiens, d’écriture, de corrections et d’accompagnement jusqu’à la publication, le livre de Sylvia est prêt à paraitre et c’est avec un petit pincement au cœur que notre travail se termine. Parce qu’au-delà de la satisfaction du livre terminé, ce parcours que nous avons fait ensemble pendant un an a donné lieu à un peu de magie.

Les rapports que nous entretenons avec nos clients sont tous uniques, parce que chacun est unique. Si le « feeling » est toujours important, si la confiance compte nécessairement, la relation que nous construisons avec chacun d’entre eux est aussi riche que délicate. Parfois, certaines personnes ou certains parcours entrent davantage en résonance avec notre histoire que d’autres. Nous devons apprendre à rester à notre « juste place » tout en faisant preuve d’écoute, d’empathie et de bienveillance. Écrire une biographie, pour moi, c’est toujours un peu plus qu’écrire un livre. C’est toujours plus qu’une simple prestation de services, même si certains clients n’attendent pas davantage de nous, ils me semblent que ce ne sont pas les plus nombreux. Par notre rôle, nous sommes dépositaires de leur confiance, souvent de leurs secrets, dont certains ne seront jamais imprimés dans la version finale du livre. Tenir le livre imprimé entre ses mains est toujours une récompense gratifiante, mais arriver à ce que l’écriture de la biographie soit aussi une aventure humaine, pour le client comme pour nous, c’est à mes yeux l’un des éléments fondamentaux de notre métier.

* Les détails racontés ici sur le parcours de vie de ma cliente font tous partie de son livre qui a été publié et est disponible à la vente, je n’y ai donc rien révélé qu’elle aurait souhaité garder pour elle.


Photographie : Nikon-2110 sur Pixabay.