Dans nos discussions entre biographes, quand nous évoquons la personne qui sollicite nos services, se glisse souvent un infime blanc qui relève un manque. Se glisse parfois un incontournable besoin de précision qui trahit l’inconfort ou une périphrase qui traduit le manque. Dans les écrits qui traitent d’écriture biographique, le blanc est ailleurs, glissé entre les sèmes qu’il efface parfois. Il manque le mot qui résonne pleinement de la personne assise en face de nous, de celle qui nous conte son existence. Il manque un mot truffé d’harmoniques puissantes et univoques.

Des deux pôles de la relation biographe-(…), il en manque visiblement un.
Du moins dans notre lexique.

Substantifs assis sur une chaise

Biographié. Narrateur. Client. Personne. Pour désigner un statut, aucun de ces termes ne semble correctement qualifier la personne qui se trouve en face de nous lorsque nous collectons la parole. Son état de personne en quête, en recherche, ne filtre pas. Il ne transparaît pas.

Client a l’avantage d’être net. Clair. Le contour est bien défini. Mais il n’y a rien d’autre à l’intérieur de ce terme que de la relation commerciale. Les médecins n’ont pas de clients, pas plus que les supermarchés n’ont de patients. Pour nous biographes, le client se situerait donc, à la rigueur, avant l’échange. C’est la personne qui nous contacte. Celle qui nous délègue la mise en lecture de souvenirs plus ou moins flous.

Narrateur. Oui. Narrateur est un terme assez bien défini. Sauf que, pour narrer un récit, il faut lui donner une forme, un ton, une couleur qui séduise. Il faut attiser la tension constante du récit, attirer et retenir le narrataire. Ici, il faudrait donc que ce narrateur ait organisé sa mémoire au préalable, qu’il ait trié les évènements, qu’il ait défini l’angle de son récit, qu’il alimente le point philosophique et qu’enfin, il ait structuré son récit avant de s’adresser à un biographe. Oui. Le narrateur existe et, s’il existe sous sa forme la plus complète, nous pouvons nous effacer devant lui.

Biographié a l’inconvénient d’être passif. Un mot-personne ou une personne-mot, assise, là, en face de nous, et qui attend qu’on lui sorte les vers du nez. S’il n’y avait pas de biographe, il n’y aurait pas de biographié. Vraiment ? Ce mot-reflet renferme bien trop de l’un pour exprimer fidèlement la posture de l’autre. Il est bien trop distant du travail de mémoire à l’œuvre. Biographié disloque l’individu, il compresse le désir initial et le résultat-livre en une entité miroir qui renvoie le pourquoi d’une biographie au geste et à l’existence du biographe.

La personne, elle, on le sait, serait un tout en même temps qu’elle ne serait pas encore. Il y a dans l’aspect polysémique de personne ce petit quelque chose de délicieux, comme une promesse. Un monde. Cela nous convient dans bien des cas, mais pour ce qui est de préciser un état dans le contexte qui nous intéresse ici, on repassera.

Le mnémonaute, ce navigateur de la mémoire

À moins de se faire enlever par la mafia ou par l’argent, partir en voyage est souvent volontaire. Prendre le large sur un océan de souvenirs ne déroge pas à cette assertion. Il y a une démarche. Une recherche. Une volonté. Un désir. Le mnémonaute est au cœur du voyage et de ce qu’il implique. Il choisit le cap, écope les cales, affronte le grain et fait briller le pont. Il est au cœur de sa mémoire, de sa vie et de sa parole. Pour peu que le biographe réussisse la transformation, il y a dans le mnémonaute l’embryon de la structure de l’écrit et celui de la posture du lecteur. Il y a cette alchimie du souvenir qui se trouve être médiat entre le mnémonaute générateur de récit et le biographe, en même temps qu’objet essentiel de leur relation. Si la matière biographique se glisse depuis la nuit des temps entre les genres littéraires et cinématographiques, entre les sciences sociales et les arts plastiques, le mnémonaute se glisse lui aussi, inévitablement et très naturellement, dans les replis de la création depuis la nuit des temps. Il est multiple. Infini. C’est une personne.

Avec son petit air d’oublié de la mythologie, mnémonaute à l’avantage de prendre racine dans ce qui a toujours couru le long de la création et avec la création. C’est l’expression de ce qui nous constitue, même si les liens avec la mémoire sont ténus, lointains, fragiles, flous. Mnémonaute définit clairement l’individu – la personne indivisible –  qui se trouve devant nous, dans notre contexte et à ce moment du travail.

À nous biographes, tout à la fois lamaneurs et dockers au port d’attache, de mener à bien la mise en lecture de ce que le mnémonaute nous ramène de son voyage.

 

Crédit photographique : Dan F. Robert